Médecine & Somatothérapie



Parmi les grandes questions qui se posent aux praticiens de Massage Sensitif, celle qui consiste

à déterminer les moments où il est opportun de sortir de la « neutralité », d'intervenir, de "donner un conseil", suggérer est au coeur de notre pratique. En effet l’envie d’aider peut pousser à aller plus vite que le rythme naturel d’évolution de la personne. Entre la position de non intervention du psychanalyste et celle de prescription attendue du médecin où et comment établir notre champ d’intervention ?

Anne Cautenet médecin, spécialisée en psychosomatique et somatothérapeute en MS, nous apporte des éléments de réflexion.

Position du médecin

«Somato et thérapeute» mot à mot, celui qui prend soin du corps d’un autre, pourrait être une définition commune à un médecin et à celui qui exerce la profession de somatothérapeute : en fait celui-ci pratique une thérapie à médiation corporelle, à partir d’une technique tactile et verbale, et le médecin est celui qui exerce la médecine.
Au-delà du fait que tous les deux touchent le corps des personnes et en prennent soin, y a- t-il des points communs entre eux ?
Quelles sont les différences entre ces deux pratiques ?
Qu’est-ce qui est spécifique de la somatothérapie en Massage Sensitif ?

Le champ d’action du médecin généraliste est vaste et regroupe toutes les demandes soit urgentes soit chroniques, à tous les âges et événements de la vie, en incluant la naissance, la mort, la vie sociale, affective… Le médecin se doit d’être disponible au minimum physiquement et intellectuellement durant une grande partie de son temps et de sa vie. Il a un rôle et un pouvoir social importants car chargé de garantir à la société des personnes bien portantes, adaptées, efficaces ; c’est lui qui est autorisé à accorder un statut de malade à des personnes qui le demandent (plus ou moins clairement) ou qui viennent se plaindre d’un trouble. Actuellement, le médecin s’occupe plus de maladies que de santé et son « art » est devenu une somme de connaissances et de techniques pour regrouper ces plaintes en symptômes et identifier ou pas une maladie.

La maladie se façonne à notre insu, comme la masse cachée d’un iceberg et elle apparaît soit brusquement grave, soit peu à peu, d’abord par une douleur, une tension, un blocage (signes fonctionnels) puis des troubles de fonctionnement d’un organe, puis des lésions, maladies organiques. Elles sont vécues comme une fatalité qui tombe «injustement», modifiant le cours de la vie, temporairement ou à plus long terme.

Le théâtre d’une consultation pourrait se raconter en trois actes (temps A verbal, temps B corporel et temps C verbal), suivi d’un temps final, celui de la prescription. Il se joue dans une pièce avec un bureau qui sépare le médecin et le patient, un ordinateur… Dans cette approche, le médecin n’est pas celui qui sait tout ni qui dirige tout avec toute puissance, il est, comme le patient, une personnalité vivante capable d’inventions.

Rôle d’un toucher psychothérapeutique

Michaël Balint, médecin et psychanalyste hongrois, a longuement étudié la relation médecin-malade. Selon lui, la technique psychanalytique est valable pour des patients ayant un Moi relativement bien structuré, sinon l’interprétation serait inopérante. L’analyste doit «tenir» assez longtemps pour permettre la cicatrisation de la blessure. C’est pourquoi un contact physique peut être nécessaire pour accompagner une régression et apporter un soutien au Moi. Il existe clairement une différence entre le toucher médical objectivant (c’està-dire qui rend le patient objet d’un examen) et un toucher à visée psychothérapeutique. Le toucher, comme expression de soi, n’est pas neutre et il peut avoir sur l’autre des effets inconnus. On est touché en même temps que l’on touche. Les souvenirs des différents touchers vécus par le patient depuis le début de sa vie sont interpellés : déficit, toucher agressif ou pernicieux, toucher sécurisant, etc. C’est pourquoi chaque personne évolue (corporellement et psychiquement) dans une sphère liée à ses propres limites de sécurité.

Pour le thérapeute il s’agit de savoir s’il franchit ou non cette limite et si le patient donne son accord. L’interdit du toucher et l’érotisation du toucher Pour Claude Camilli «Le rétrécissement du toucher à la génitalité est un raccourci seulement présumé, qui ampute ce sens de toute ses autres capacités.» Par ailleurs l’érotisation peut concerner le corps tout entier mais aussi la voix, le langage. Freud, pour des raisons personnelles a choisi d’abandonner le toucher; mais, à ses débuts, lui-même pouvait entrer en contact avec des patients ; il parlait alors d’un toucher dépourvu de pulsions sexuelles ou incestueuses, semblable au toucher psychothérapeutique.
Pour Henri Paumelle, plus le plaisir sexuel est culpabilisé dans une société et non inscrit dans le domaine du sacré, plus le contact corporel est exclu du champ thérapeutique. Si le contact du «guérisseur d’âme» occidental correspond au besoin réel du patient, pourquoi le lui refuser ?
Finalement le toucher, s’il n’est pas confus, peut sortir le patient de sa propre confusion et mettre en place une autonomie dans la complétude et la séparation.

Position du somatothérapeute

La somatothérapie a pour base de travail la réalité indivisible du sujet (être de corps et de parole) et utilise le contact de façon non contradictoire avec le cadre verbal et analytique. En Massage Sensitif particulièrement, le Toucher Organique est utilisé pour que le sujet puisse aller vers lui-même, par la médiation de ses sensations corporelles ; puis il est invité, accompagné, à les verbaliser et ainsi à symboliser les expériences concrètes vécues.

Transfert / contre-transfert

* En médecine générale
Le transfert est la base du pouvoir sur le patient, car il est opaque et fantasmatique. Le médecin va «influencer» le patient pour qu’il adopte ses propres idées ou valeurs face à la situation vécue. Les résistances peuvent se manifester par le déplacement et la répétition des plaintes physiques. Faire évoluer ces plaintes est long et difficile car souvent le patient ne se responsabilise pas, le médecin étant chargé de répondre aux questions. Comme il doit apporter des réponses, il prend rarement en compte ses résonances personnelles (« soi-niant »). Malgré les apparences, il y a dans la relation une grande distance physique et peu de distance psychique.

* En thérapie verbale et psychanalyse
Inversement les distances physique et psychique sont recherchées (l’analyste est placé derrière l’analysant) afin de laisser un espace suffisant où l’analyste puisse travailler sur son contre-transfert et où le patient vit une réalité atténuée et répète son passé à l’intérieur de la relation transférentielle. Les thérapies à médiation corporelle sont critiquées par certains à cause d’un espace physique qui serait insuffisant et risquerait de déborder sur l’espace psychique.

* En Massage Sensitif
C’est pourquoi en Massage Sensitif la proximité physique impose une distance psychique très claire et vigilante afin que le somatothérapeute repère son contre-transfert. Le contre-transfert est aussi «un lieu de diagnostic» pour le somatothérapeute ; en effet, le patient n’est pas seulement quelqu’un qu’on aide mais quelqu’un qui nous amène à mieux nous connaître et à reculer nos propres limites.

La détente, la structuration, la présence et la sécurité apportées par le Massage Sensitif donnent une place « contenante » et favorisent la régression et la fusion comme avec la mère. Cela permet d’explorer des peurs et des émotions archaïques et préverbales dans un cadre sécurisant, pour ensuite aborder une problématique plus oedipienne, où le transfert pourra se jouer. Lors de cette phase préparatoire, le somatothérapeute peut travailler avec le patient sur ce qui est dit verbalement et corporellement pendant chaque séance et lui proposer de faire des liens avec son passé et son présent.

Le somatothérapeute comme catalyseur, passeur

Si le Moi du patient est vu comme une maison avec certaines pièces endommagées ou encombrées, le thérapeute est celui qui reste à la porte de la maison et la voit comme un tout. Il n’entre pas mais, au lieu de donner un coup de balai, il fait entrer de l’air afin qu’il circule.
Le praticien « sans motivation » se situe comme la terre : catalyseur des besoins de la graine, il ne crée pas la plante issue de la graine, mais permet à son potentiel de croissance de s’exprimer.
La position du thérapeute en Haptonomie (que je pratique aussi) est celle d’un soutien du patient dans sa base. Comme en Massage Sensitif, il ne porte ni l’autre ni une part de sa souffrance. Il invite le patient à se porter lui-même, lui fait découvrir qu’il peut se mouvoir en liberté. C’est une «interaction participative» : vécu réciproque et résolutif de la difficulté.

Conclusion

Y a-t-il donc des points communs, autres que « le corps du sujet », entre Médecine et Massage Sensitif ?

Une personne qui se plaint de son corps, surtout dans le cas du patient psychosomatique, vient voir le médecin comme le somatothérapeute. Mais la relation qu’ils établissent avec la plainte et le corps de cette personne est bien différente. Différence liée à la relation qu’ils établissent avec leur propre corps et comment ils l’impliquent.
En médecine, la guérison semble accessible par le biais d’un médiateur et ses outils (le médecin et les médicaments), tandis qu’en Massage Sensitif le masseur est cet outil vivant qu’on peut utiliser pour se réparer.Il l’est dans son corps, il est son corps.
Le désir de guérir du patient est le levier indispensable tant en Médecine qu’en somatothérapie. Mais en Massage sensitif, il existe d’autres leviers puissants.

La « proximité particulière du masseur », ainsi que le cadre posé, sont un point d’appui pour soulever des nouvelles potentialités et des parties enfouies de la personne, à partir de son vécu corporel.

Si le masseur « est son corps » en dialogue et en communication avec le massé – à bonne distance psychique de lui – il lui ouvre la possibilité de le vivre également.

Si le massé « est son corps », il le laisse parler et penser en premier, dans un dédoublement particulier.

Ainsi le changement de sa carte physique se produit-il souvent avant celui de sa carte psychique de représentation du monde.

Un autre levier spécifique est que l’évolution vers la guérison n’est pas à sens unique. Ainsi la séance de somatothérapie en Massage Sensitif est-elle une perpétuelle création avec deux personnes en dialogue : «la thérapie est une rencontre entre deux solitaires qui apprennent à recevoir l’un de l’autre.»

 

Au sujet des patients psychosomatiques, il reste à savoir si une plus grande complémentarité et collaboration seraient possibles entre la Médecine et le Massage Sensitif. Il serait souhaitable que le médecin puisse mieux entendre la plainte existentielle derrière la plainte physique et envisager une autre réaction que l’impuissance ou la toute-puissance.
En parallèle, le chemin du somatothérapeute vers le médecin est indispensable. En effet, le médecin peut accompagner le patient et lui proposer des outils différents. Ceux-ci permettent à la personne de prendre du recul sur les aspects difficiles de sa vie et envisager certains évènements avec un regard neuf.


Docteur Anne Cautenet